L'affaire : un contrat de 2021 que Broadcom refuse d'honorer

En janvier 2021, Tesco achète des licences perpétuelles pour VMware vSphere Foundation et Cloud Foundation, un abonnement à VMware Tanzu, ainsi que des services de support jusqu'en 2026, avec une option pour prolonger le support de quatre années supplémentaires. Un contrat classique pour une entreprise de cette taille. Source : Ars Technica.

En novembre 2023, Broadcom acquiert VMware pour 69 milliards de dollars. C'est à partir de ce moment que tout bascule. Selon les documents judiciaires déposés par Tesco, Broadcom « n'a pas honoré l'accord et a plutôt tenté de faire payer à Tesco des prix excessifs et gonflés pour des logiciels de virtualisation que Tesco avait déjà payés ». Broadcom aurait refusé de vendre des services de support pour les licences perpétuelles sans imposer l'achat de « licences par abonnement faisant doublon pour ces mêmes produits logiciels ».

Le mécanisme : Broadcom a cessé de fournir le support sur les licences perpétuelles existantes, puis a conditionné la reprise du support à la souscription de nouveaux abonnements pour des produits déjà possédés. Un modèle qui transforme une licence « perpétuelle » en abonnement forcé.

Une facture multipliée par 3,5

L'offre de renouvellement proposée par Broadcom illustre l'ampleur de la hausse. Pour un contrat d'un an comprenant VMware Cloud Foundation 9.0, les logiciels mainframe et le support, Broadcom a proposé 23,5 millions de dollars. Tesco a qualifié ce prix de « manifestement injuste et excessif ».

D'après l'analyse de Tesco, cette offre représente :

  • Environ 175 % de plus que ce que Tesco aurait dû payer pour VMware
  • 350 % de plus pour les logiciels mainframe

Face à ce refus, Tesco s'est tourné vers un support tiers en janvier 2026, une mesure de dernier recours qui expose l'entreprise à des risques supplémentaires.

Une migration massive sous contrainte

Le distributeur britannique a annoncé migrer 40 000 charges de travail serveur hors de VMware. L'objectif : une sortie complète d'ici fin 2027 au plus tôt, et uniquement si la migration avance « à un rythme exceptionnel ».

Les documents judiciaires sont explicites sur les risques encourus : « Confronté à la conduite abusive de Broadcom, et compte tenu de la criticité des logiciels et services de virtualisation et mainframe pour son activité, Tesco a été contraint d'engager des coûts matériels pour se procurer des solutions alternatives aux fonctionnalités réduites, et de migrer vers ces logiciels d'une manière et dans un délai qui créent des risques très significatifs pour son activité. »

Parmi les risques cités :

  • Risques opérationnels et commerciaux : des interruptions potentielles pendant la migration
  • Coûts élevés de migration et de formation
  • Défis de sécurité des données : la nouvelle plateforme de virtualisation est incompatible avec les outils de sauvegarde et de reprise après sinistre existants de Tesco, notamment Veeam et Zerto

133 millions de dollars de dommages réclamés

Tesco réclame initialement au moins 100 millions de livres sterling (environ 133,6 millions de dollars) de dommages-intérêts chacun à :

  • Broadcom
  • VMware (l'entité légale)
  • Computacenter (le revendeur)

Soit un total potentiel dépassant 400 millions de dollars, plus les intérêts. L'affaire devrait être entendue par la Haute Cour de Londres entre le 1er novembre 2027 et le 25 février 2028, et pourrait ensuite aller en procès.

Un cas d'école dans un exode plus large

L'affaire Tesco n'est pas isolée. Elle s'inscrit dans un mouvement de fond de mécontentement des clients VMware depuis l'acquisition par Broadcom. Le changement de modèle économique : passage des licences perpétuelles aux abonnements, multiplication des prix, regroupement des produits dans des bundles coûteux, a poussé de nombreuses organisations à chercher des alternatives. Source : Ars Technica.

Les concurrents en profitent : Nutanix revendique avoir débauché 30 000 clients VMware. HPE propose une année de virtualisation gratuite pour attirer les réfugiés VMware. D'autres acteurs comme Scale Computing et VergeIO ciblent également les clients en migration.

D'autres litiges publics renforcent le tableau. AT&T a conclu un accord après que Broadcom aurait tenté d'imposer une hausse de prix de 1 050 %. Siemens est également en conflit avec Broadcom, qui a accusé l'industriel allemand de « piratage logiciel », une affaire toujours en cours.

Le paradoxe Broadcom : malgré le tollé, la stratégie est financièrement rentable. Broadcom affiche des résultats solides, principalement grâce aux très grandes entreprises qui n'ont pas d'alternative à court terme. La question est de savoir combien de temps ce modèle tient avant que l'exode ne devienne un problème structurel.

Les leçons pour les DSI

L'affaire Tesco met en lumière plusieurs vulnérabilités structurelles pour les directions informatiques :

  • La valeur des licences perpétuelles dépend de la volonté du fournisseur de les honorer. Un contrat signé avant une acquisition peut être vidé de sa substance par le nouveau propriétaire.
  • Une migration de virtualisation à cette échelle est un projet pluriannuel à haut risque. Tesco vise 2027 au plus tôt, et l'incompatibilité avec les outils de sauvegarde existants complique la transition.
  • Le lock-in technique est réel. Si vos outils de backup, de reprise après sinistre et de supervision sont intégrés à VMware, une migration ne consiste pas seulement à changer d'hyperviseur : c'est tout l'écosystème qui doit être repensé.

À retenir

  • Tesco migre 40 000 charges de travail hors de VMware et poursuit Broadcom pour « conduite abusive » devant la Haute Cour de Londres. Dommages réclamés : au moins 133 millions de dollars par partie.
  • Broadcom a refusé d'honorer des licences perpétuelles de 2021 et a conditionné le support à la souscription de nouveaux abonnements, avec des hausses de prix allant jusqu'à 350 % pour le mainframe.
  • La migration est risquée et coûteuse. Incompatibilité avec Veeam et Zerto, délai minimal jusqu'à fin 2027, risques opérationnels et de sécurité des données.
  • Nutanix revendique 30 000 clients VMware débauchés. HPE offre un an de virtualisation gratuite. L'exode des clients VMware s'accélère, même si Broadcom reste rentable grâce aux très grands comptes captifs.
  • Le précédent AT&T (hausse de 1 050 %) et le conflit Siemens montrent que la stratégie Broadcom est systémique, pas un cas isolé.

Sources

  • Ars Technica : Tesco moving 40,000 server workloads off VMware amid Broadcom's "abusive conduct", juin 2026
  • Harvard Business Review : "Cyber Defense Has to Move at the Speed of AI", mai 2026
  • Ars Technica : Massive breach spills credentials for thousands of sensitive networks, juin 2026
  • Ars Technica : Windows and Linux users: The deadline to update Secure Boot keys is near, juin 2026
← Retour aux news Publié le 21 juin 2026 · Sources : Ars Technica, Harvard Business Review