Le cap des 13 milliards : un signal qui aurait été impensable il y a dix ans

Le 19 juin 2026, TechCrunch a publié un inventaire exhaustif de toutes les startups de fusion ayant levé plus de 100 millions de dollars. Le chiffre donne le vertige : 17 entreprises ont désormais franchi ce seuil, pour un total cumulé dépassant 13 milliards de dollars. Selon la Fusion Industry Association, 2,2 milliards ont été levés rien qu'en 2025, répartis sur 53 entreprises. Source : TechCrunch.

Ce niveau de conviction des investisseurs privés aurait été impensable il y a une décennie, quand la fusion était encore presque exclusivement le domaine des grands laboratoires publics. Trois avancées ont changé la donne : des puces informatiques plus puissantes, l'intelligence artificielle pour modéliser les plasmas, et les aimants supraconducteurs à haute température. Source : The Next Web.

Le chiffre clé : 13 milliards de dollars. À titre de comparaison, c'est plus que la capitalisation boursière de nombreuses entreprises du S&P 500. Pourtant, aucune startup n'a encore démontré de gain énergétique net à l'échelle d'un réacteur commercial.

Les poids lourds : qui a levé combien ?

Le peloton de tête est dominé par quatre acteurs ayant levé plus d'un milliard de dollars chacun :

  • Commonwealth Fusion Systems (CFS) : ~3 milliards de dollars. Spin-off du MIT, CFS construit Sparc, un tokamak utilisant des aimants supraconducteurs REBCO. Le réacteur est achevé à 75 % à Devens (Massachusetts), avec un premier plasma visé fin 2026 ou début 2027. Google a déjà signé pour acheter la moitié de la production du futur réacteur commercial Arc (400 MW), prévu en Virginie pour le début des années 2030.
  • TAE Technologies : 1,79 milliard de dollars. Fondée en 1998, TAE utilise une configuration à champ inversé avec un faisceau de particules pour stabiliser le plasma. En décembre 2025, TAE a fusionné avec Trump Media & Technology Group dans une opération valorisée à 6 milliards de dollars : une transaction qui soulève des questions, Trump Media n'ayant déclaré que 2,7 millions de dollars de revenus sur neuf mois en 2025.
  • Helion Energy : 1,5 milliard de dollars. La startup la plus médiatique, valorisée à 15,5 milliards après sa série G de 465 millions en juin 2026. Sa particularité : une récupération directe de l'électricité sans turbine à vapeur, par induction électromagnétique. Microsoft a signé un accord d'achat d'électricité pour 2028. Sam Altman, SoftBank, BlackRock et Peter Thiel figurent parmi les investisseurs.
  • Pacific Fusion : plus d'un milliard de dollars. Approche par confinement inertiel utilisant 156 générateurs Marx produisant des impulsions électromagnétiques de 2 térawatts pendant 100 nanosecondes. Le financement est structuré en tranches liées à des jalons techniques : un modèle inspiré des biotechs. Dirigée par Eric Lander, ancien directeur du Human Genome Project.

Le deuxième peloton : des approches radicalement différentes

Derrière les géants, une douzaine d'autres startups explorent des voies techniques variées :

  • Shine Technologies : 1 milliard de dollars. Approche pragmatique : l'entreprise vend déjà des tests de neutrons et des isotopes médicaux pour générer des revenus, tout en développant progressivement sa technologie de fusion.
  • General Fusion : 612 millions de dollars. Fusion à cible magnétisée (MTF) avec un mur de métal liquide comprimé par des pistons. L'entreprise a frôlé la faillite au printemps 2025, a licencié 25 % de ses effectifs, et prépare une fusion inversée avec un SPAC pour lever 335 millions supplémentaires.
  • Inertia Enterprises : 450 millions de dollars. Fondée par l'ancienne scientifique en chef du NIF Annie Kircher, avec Jeff Lawson (cofondateur de Twilio). L'entreprise a signé trois accords pour commercialiser la technologie du National Ignition Facility en avril 2026.
  • Focused Energy : 400 millions privés + 200 millions de subventions. Startup allemande qui vient de clore une série A de 240 millions en juin 2026. Vise la production d'un million de cibles de combustible par jour.
  • Tokamak Energy (Royaume-Uni) : 336 millions. Tokamak sphérique compact avec aimants REBCO. Son prototype ST40 a atteint 100 millions de degrés Celsius en 2022.

Le problème que personne n'a résolu

Le National Ignition Facility (NIF) américain a bien atteint le break-even scientifique en décembre 2022 : les lasers ont délivré moins d'énergie au combustible que la fusion n'en a libéré. Mais ce résultat compare l'énergie des lasers à celle de la réaction : pas la consommation totale de l'installation, qui était environ 100 fois supérieure. Source : The Next Web.

La réalité : aucune entreprise privée n'a démontré de gain énergétique net à l'échelle d'un réacteur commercial. CFS vise un plasma en combustion fin 2026 : un jalon scientifique, pas une centrale. Helion promet 2028, mais les calendriers de la fusion ont toujours dérapé.

Ce que cela change pour l'écosystème tech

L'afflux de capitaux dans la fusion produit déjà des effets concrets au-delà de la course à l'énergie :

  • Les géants de la tech s'engagent. Google a réservé la moitié de la production d'Arc (CFS). Microsoft a signé avec Helion pour 2028. Ces accords ne sont pas philanthropiques : les data centers IA ont une demande énergétique qui explose, et la fusion représente une promesse d'électricité décarbonée, pilotable et abondante.
  • L'Europe accélère. Focused Energy et Proxima Fusion (Munich, 185 millions d'euros) montrent que le Vieux Continent ne veut pas être spectateur. Les subventions publiques allemandes et britanniques complètent les investissements privés.
  • La diversification technologique est une force et un risque. Tokamaks, confinement inertiel, configuration à champ inversé, fusion à cible magnétisée : aucune approche n'a fait consensus. Cela répartit le risque, mais signifie aussi qu'aucune technologie n'a encore prouvé sa supériorité.

Le précédent Solyndra et les leçons du passé

Les montants en jeu rappellent l'euphorie des clean techs des années 2000. À l'époque, des milliards avaient été investis dans des startups solaires qui promettaient de révolutionner l'énergie : avant de faire faillite les unes après les autres quand la réalité manufacturière a rattrapé les promesses de laboratoire. La fusion présente un risque similaire : ce qui fonctionne dans une expérience de physique peut s'avérer économiquement non viable à l'échelle industrielle.

General Fusion en est l'exemple le plus frappant : 612 millions levés, une technologie prometteuse sur le papier, et pourtant une crise de trésorerie a failli tout emporter en 2025. Les investisseurs en sont conscients. La structure en tranches de Pacific Fusion, conditionnée à des jalons techniques, reflète cette prudence nouvelle.

À retenir

  • 17 startups de fusion ont levé plus de 100 M$ chacune, pour un total de 13 milliards de dollars. Un niveau d'investissement impensable il y a dix ans.
  • CFS (~3 G$), TAE (1,79 G$), Helion (1,5 G$) et Pacific Fusion (>1 G$) dominent le peloton, avec des approches technologiques radicalement différentes.
  • Aucune n'a atteint le break-even commercial. Le record du NIF (2022) est scientifique, pas industriel : la consommation totale de l'installation était 100× supérieure à l'énergie produite.
  • Google et Microsoft ont déjà signé des contrats d'achat d'électricité de fusion. La demande énergétique des data centers IA rend la fusion stratégique pour les géants de la tech.
  • Le financement s'accélère mais se structure. Les levées de Helion (465 M$) et Focused Energy (240 M$) en juin 2026 montrent que l'appétit ne faiblit pas, mais les investisseurs imposent des jalons : le modèle « chèque en blanc » est terminé.

Sources

  • TechCrunch : Every fusion startup that has raised over $100M, 19 juin 2026
  • The Next Web : 17 fusion startups have now raised over $100M each, and the total keeps climbing, 19 juin 2026
← Retour aux news Publié le 20 juin 2026 · Sources : TechCrunch, The Next Web